Résumé
« Vicomte de Bragelonne (LE), roman d'Alexandre Dumas (1850, 26 vols. in-8°). C'est la suite des Trois mousquetaires et de Vingt ans après, le dénouement de l'épopée des mousquetaires. Nous n'analyserons pas en détail cette dernière partie d’un drame émouvant ; un aperçu rapide suffira pour en faire deviner tout l'intérêt. Raoul de Bragelonne, le fils d'Athos, est, ou plutôt devrait être, si l'on s'en rapportait au titre, le héros de ce roman ; mais le pauvre jeune homme se trouve un peu perdu au milieu d'une multitude d'acteurs plus importants. Son histoire est bien simple. Elevé avec Mlle de La Vallière, il lui a voué un de ces amours qui ne s'arrachent du cœur qu'avec la vie. Tandis qu'il suit les princes aux armées pour faire ses preuves, Mlle de La Vallière devient la maîtresse du roi. Raoul ne veut pas survivre à la perte de son bonheur et au déshonneur de sa fiancée ; mais, trop noble pour mettre lui-même fin à ses jours, il va se faire tuer héroïquement, les armes à la main, par les Arabes. Quelle place pouvait tenir cette histoire d'amour dans ce drame militaire dont les incidents sont la restauration des Stuarts, la chute de Fouquet et la substitution momentanée sur le trône de France de l'Homme au masque de fer, le frère jumeau de Louis XIV, au roi soleil ? Entraîné par l'importance des événements, l'auteur a fait des épisodes le sujet lui-même, et du sujet, la passion de Raoul pour Mlle de La Vallière, un simple épisode. Le héros du Vicomte de Bragelonne est toujours, comme dans les deux premières parties de cette trilogie historique, d'Artagnan, aussi terrible sur le terrain de la diplomatie que sur le champ de bataille. Il a conservé son franc parler avec les têtes couronnées, et le roman est rempli de ses scènes avec le roi, dans lesquelles Louis XIV tantôt l'insulte presque, tantôt le caresse. On croirait assister aux brouilles et aux raccommodements d'une coquette avec son amant. La répétition de ces scènes finit par les rendre monotones, en dépit de l'incomparable talent de l'auteur pour le dialogue, sans compter que jamais le roi soleil n'eût supporté les mercuriales périodiques et peu mesurées de son capitaine des mousquetaires ; puis, il est difficile de concilier avec la sévérité de principes de notre Gascon en présence du roi la complaisance avec laquelle il le sert dans sa passion pour Mlle de La Vallière, passion qui, d'Artagnan ne l'ignore pas, fait le désespoir du fils de l'homme qu'il estime et qu'il aime le plus au monde. Un mérite incontestable, d'ailleurs, c'est le tact avec lequel Alexandre Dumas a su nous intéresser à Mlle de La Vallière, malgré sa trahison envers Raoul. L'amour ne se commande pas, et c'est l'amour, et non l'ambition, qui la jette dans les bras du roi.
On sait presque gré à l'histoire des nombreux faux pas qu'elle fait en compagnie du romancier, car sa démarche n'en est que plus gracieuse ; comme Mlle de La Vallière, elle a bon air en boitant quelque peu. Si Monck n'a pas fait le voyage de France dans une cage a poules, il n'en est pas moins vrai que, malgré tous nos traités d'alliance, il n'est pas un lecteur français qui n'ait éprouvé une vive satisfaction au récit de ce nouveau mode d'importation anglaise. L'épisode un peu risqué de la substitution du Masque de fer à Louis XIV, tout invraisemblable qu'il paraît, est un des plus intéressants de l'ouvrage, et l'auteur l'a raconté avec tant de naturel et de verve, qu'on est presque tenté de consulter Henri Martin pour s'assurer qu'on n'a pas oublié son histoire.
Alexandre Dumas s'est tiré avec honneur de la difficulté principale de son ouvrage, celle de donner à ses héros une mort digne d'eux et qui fût à la hauteur des exploits merveilleux qu'on les a vus accomplir, Athos, ce type du gentilhomme parfait, qui vivait surtout par le cœur, meurt aussi par le cœur ; c'est son amour pour sou fils qui le couche dans la tombe à ses côtés. D'Artagnan périt de la plus belle mort pour un soldat, sur le champ de bataille, dans l'enivrement de la victoire. Porthos succombe à la suite d'exploits fabuleux, dont le récit semble un chant d'Homère et rappelle les prodiges de force du paladin Roland pendant sa démence. Aramis est le plus malheureux, et c'est justice. C'est le seul qui, sans ce quatuor d'amis, apportait plus de calcul que de dévouement ; il a la douleur de survivre aux compagnons de sa jeunesse. Cet égoïste ambitieux, qui jadis avait voulu croiser le fer contre d'Artagnan, se déclarant insulté par l'épithète de jésuite, a brigué et obtenu le titre de général de cet ordre si malheureusement célèbre. Comme dernière expiation de sa vie astucieuse, c'est au service de l'Espagne, et non de la France, qu'il terminera sa carrière.
Source : Grand Dictionnaire Universel du XIXe siècle par Pierre Larousse, Tome XV, Paris, Administration du grand dictionnaire universel, 1866, p. 993
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CRITIQUE LITTERAIRE DE LE VICOMTE DE BRAGELONNE D'ALEXANDRE DUMAS
Nous n'insisterons pas sur le côté historique de ce roman ; les faits du commencement du règne de Louis XIV et le caractère de ce monarque sont assez connus pour nous dispenser de commentaires. Quant au mérite littéraire de l'ouvrage, il est incontestable. Le récit est toujours vif, animé, dramatique, le dialogue saisissant de naturel et pétillant d'esprit ; mais la composition est vicieuse. Les différents épisodes ont plutôt l'air de se succéder que de s'enchaîner ; on dirait que l'auteur les a écrits séparément, puis ensuite les a arrangés pour les faire rentier dans son cadre. Tantôt c'est d'Artagnan, tantôt c'est Raoul qui disparaissent pendant des volumes entiers ; c'est évidemment là une faute. Un principe fondamental, en littérature, est que les héros d'une histoire doivent toujours être présents sinon de corps, au moins par la part qu'ils prennent aux événements, et le rôle de Raoul est trop peu accentué. En résumé, le Vicomte de Bragelonne est un roman dont les différents chapitres sont intéressants, mais mal reliés entre eux, ce qui souvent les fait paraître un peu longs. Il est inférieur à Vingt ans après, ouvrage qui déjà ne vaut pas les Trois mousquetaires ».
Source : Grand Dictionnaire Universel du XIXe siècle par Pierre Larousse, Tome XV, Paris, Administration du grand dictionnaire universel, 1866, p. 993
Biographie
« M. Dumas, doué d'une imagination vive et d'une facilité de style incroyable, est, sans contredit, le premier amuseur du XIXe siècle, et, cependant nous croyons que ce sont les parties de son œuvre qui ont le moins réussi auprès des masses qui feront vivre le nom de leur auteur. Doué d'une activité et d'une organisation exceptionnelles, il peut passer pour le juif errant de la littérature et de son époque. Il marche, marche toujours, glisse parfois, mais se relève, grâce à une étincelle de sincérité et de cœur que tous ses travers n'ont pu éteindre ».
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Biographie
« M. Dumas, doué d'une imagination vive et d'une facilité de style incroyable, est, sans contredit, le premier amuseur du XIXe siècle, et, cependant nous croyons que ce sont les parties de son œuvre qui ont le moins réussi auprès des masses qui feront vivre le nom de leur auteur. Doué d'une activité et d'une organisation exceptionnelles, il peut passer pour le juif errant de la littérature et de son époque. Il marche, marche toujours, glisse parfois, mais se relève, grâce à une étincelle de sincérité et de cœur que tous ses travers n'ont pu éteindre ».
Informations sur l'ouvrage
| Nom | Le vicomte de Bragelonne / par Alexandre Dumas,... ; édition illustrée par J.-A. Beaucé |
|---|---|
| Auteur | Dumas, Alexandre (1802-1870) |
| Biographie | « M. Dumas, doué d'une imagination vive et d'une facilité de style incroyable, est, sans contredit, le premier amuseur du XIXe siècle, et, cependant nous croyons que ce sont les parties de son œuvre qui ont le moins réussi auprès des masses qui feront vivre le nom de leur auteur. Doué d'une activité et d'une organisation exceptionnelles, il peut passer pour le juif errant de la littérature et de son époque. Il marche, marche toujours, glisse parfois, mais se relève, grâce à une étincelle de sincérité et de cœur que tous ses travers n'ont pu éteindre ». |
| Date de publication | 1 janv. 1876 |
| Siècle | XIX |
| Éditeur | Librairie illustrée (Paris) |
| Langue | Français |
| Source | Bibliothèque nationale de France, département Littérature et art, 4-Y2-146 |
| Thème | Littérature |
