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Oeuvres de Tite-Live : histoire romaine avec la traduction en français. Tome 1 / publiées sous la direction de M. Nisard, ...

Par Tite-Live (0059? av. J.-C.-0017)

Format : 15x22 cm - 944 pages

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Oeuvres de Tite-Live : histoire romaine avec la traduction en français. Tome 1 / publiées sous la direction de M. Nisard, ...
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Résumé

« L’Histoire romaine », en latin « Ab Urbe Condita », a été écrite par Tite-Live entre 25 av. J.-C. et 17 ap. J.-C.. Elles retracent l’histoire de Rome depuis sa fondation par Romulus jusqu’à la mort de Drusus en 9 av. J.-C. Sur les 142 livres composés, 35 seulement nous sont parvenus intactes, les autres n’existant plus que sous la forme d’ « Epitomé », des fragments reconstitués en résumés. On a reproché à Tite-Live de ne pas s’être soucié de la géographie, d’avoir préféré les sources orales plutôt que les documents originaux, ou encore d’avoir délaissé les descriptions scrupuleuses des batailles au profit d’une narration inadaptée au travail d’historien. Toutefois, les décades sont unanimement reconnues pour être un chef d’œuvre brillant et éloquent, et surtout comme le plus gros monument historique de la Rome antique. Lire le résumé complet ...

Description

L'HISTOIRE DE ROMAINE DE TITE-LIVE

Rome depuis sa fondation jusqu'en 743, époque de la mort de Drusus, petit-fils d'Auguste. Ce beau monument, élevé à la gloire de Rome, nous est arrivé mutilé par le temps. Des cent quarante-deux livres qu'il contenait, nous n'en possédons que trente-cinq, dont le rare mérite redouble les regrets qu'inspire la perte de ceux qui nous manquent. Les dix premiers livres renferment les quatre cent soixante premières années de Rome ; du vingt et unième au quarante-cinquième sont rapportés les événements de 534 à 585, depuis la seconde guerre punique jusqu'à la soumission de la Macédoine, et encore, à partir du quarantième, trouve-t-on de grandes lacunes.

Quelques fragments assez importants du quatre-vingt-onzième ont été découverts, en 1772, sur un palimpseste, au Vatican. Nous possédons en outre un nombre assez considérable de passages plus ou moins insignifiants des autres livres, et des sommaires des diverses parties de l'ouvrage rédigés, à une époque inconnue, par un certain Florus, et non par Tite-Live lui-même, comme l'ont supposé quelques commentateurs. C'est à ceux-ci, croyons-nous, qu'il faut attribuer la division de l'ouvrage en « décades »; l'auteur le considérait plutôt comme des annales.

« Il y a dans les Décades, d'après M. Pierron, tout autre chose encore que des narrations bien faites et d'éloquents discours. Le fond n'est guère moins éloquent que la forme même. C'est une magnifique bibliothèque où nous retrouvons, mais paré d'éclatantes et impérissables couleurs, tout ce que la tradition racontait des faits des vieux temps ; tout ce que les poètes avaient chanté, tout ce que les annalistes avaient consigné dans leurs livres, tout ce qu'on savait alors et tout ce qu'on pouvait savoir. Tite-Live a été l'Homère du peuple latin. »

L'époque à laquelle il a écrit était d'ailleurs favorable. « Tite-Live, dit M. Villemain, est l'image même de l'urbanité romaine dans sa splendeur élégante, après les maux de la guerre civile, mais avant les abjections de l'empire, et lorsqu'il restait encore de la liberté disparue comme un reflet de noblesse nationale et de gloire. » Dans de telles conditions et avec un sujet aussi grandiose que l'épopée du peuple-roi, Tite-Live, s'il était à la hauteur de sa mission, devait faire un chef-d’œuvre, et il l'a fait. Nous allons en mettre en lumière les côtés saillants en prenant pour guide l'excellent « Essai sur Tite-Live » de M. H. Taine.

STYLE DE TITE-LIVE

Une date dans Eusèbe, quelques détails épars dans Sénèque et Quintilien, deux mots jetés par hasard dans les « Décades », voilà ce qui nous reste sur la vie de Tite-Live. L'historien de Rome n'a pas d'histoire ; nous ne trouvons donc aucun secours de ce côté pour l'appréciation de son œuvre ; c'est elle, au contraire, qui pourra nous donner une idée assez exacte du caractère de l'auteur. « Ses défauts et ses mérites, dit M. Taine, viennent d'une qualité dominante, l'éloquence. Il a de l'orateur le don et le goût des développements, la suite et la clarté des idées, le talent d'expliquer, de prouver et de conclure, l'art d'éprouver et de remuer toutes les passions, de ne penser et de ne sentir qu'au profit de sa cause, de revêtir ses raisons du plus ample et du plus noble style, en homme qui, tous les jours, parle au peuple assemblé des grands intérêts de l'Etat ; enfin la droiture, la bonne foi, la sincérité, l'amour de la patrie, toutes les vertus sans lesquelles un orateur n'est qu'un avocat, nourrissent sa pensée et soutiennent son accent. Ce sont la, en effet, des qualités oratoires qu'on retrouve dans les « Décades », et, bien que l'auteur soit doué d'une vive sensibilité, qui l'a fait surnommer par le savant Niebuhr « l'historien des âmes généreuses », né à la ville, élevé parmi les hommes et les affaires, occupé à se représenter les passions et les intérêts, non les couleurs et les formes, il s'est trouvé orateur et non poète ; il a connu l'homme plutôt que la nature, il a raconté les actions sans décrire les pays. S'il eût vécu à la campagne, il eût senti peut-être que le sol et le climat contribuent à former les caractères et que l'histoire doit renfermer aussi bien la peinture des contrées que la narration des événements. Descendant d'une famille patricienne et parent de l'augure Cornélius, il conserve partout dans ses annales l'esprit patricien et religieux; de là la gravité solennelle avec laquelle il rapporte les fables saintes et reconnaît la volonté des dieux dans les affaires romaines ; de là le récit minutieux des expiations et des prodiges. Augure, Tite-Live eût été capable d'empêcher ses collègues de rire en le regardant.

Ses idées aristocratiques étaient encore entretenues à la cour d'Auguste, où il vivait, sans cependant abdiquer son indépendance. A la vérité, il a blâmé le sénat d avoir mal payé les services d'Octave, et a excusé le meurtre de Cicéron en disant qu'il fut traité comme il eût traité ses ennemis ; mais, tandis qu'Horace et Virgile mettaient partout le prince au rang des dieux, il le nomma à peine dans son histoire, une fois pour marquer une date, une autre fois pour prouver un fait. Il loua Brutus et Cassius, et osa dire du grand César qu'on ne savait s'il avait été plus nuisible qu'utile à sa patrie ; Auguste l'appelait le Pompéien. Si son histoire n'est pas la satire du nouvel empire, elle est l'éloge de l'ancienne république, du gouvernement libre et des mœurs honnêtes. Il se complaît au récit des nobles actions et à la peinture des grandes âmes en homme qui ne serait pas indigne de les imiter. Il se détourne volontiers du spectacle de la corruption présente et habite de souvenir parmi les grands hommes auxquels il ressemble. Un mot de lui, conservé par Pline l'Ancien, jette une grande lumière sur son goût pour l'histoire. « J'ai déjà acquis assez de gloire, disait-il dans un livre de son ouvrage, et je pourrais m'arrêter si mon âme inquiète ne se repaissait de son ouvrage. » Son éloquence, comme une source trop pleine, avait besoin de s'épancher; à défaut du présent, il l'appliqua au passé. Il se fit contemporain de la république détruite et plaida dans l'antiquité. L'éloquence étant pacifiée, c'est-à-dire bâillonnée, il devint historien pour rester orateur. Son talent demandait une tribune publique ; les circonstances le détournèrent, et ce fut au profit de l'histoire.

L'époque était d'ailleurs merveilleusement disposée. Oisiveté, orgueil de citoyen, amour des lettres, développement des sciences, faveur du prince, accumulation des documents, tout engageait un Romain à faire l'histoire de son pays. « Ecrite plus tôt, dit M. Taine, elle restait sans dénouement; écrite plus tard, elle comprenait le commencement d'un nouveau drame ; écrite alors, elle formait une action unique et complète. Tite-Live raconte comment le monde devint la propriété de Rome, Rome et le monde la propriété de l'empereur. Il eut pour écrire le moment court et précieux où la liberté de parler survit à la liberté d'agir.» C'est aux circonstances au milieu desquelles il se trouvait qu'il faut donc attribuer ce mélange d'inspiration et de science qu'on remarque dans les « Décades ». Telle est la part que son siècle eut dans les mérites et dans les défauts de Tite-Live : une idée imparfaite de l'histoire, nul exemple suffisant de philosophie et de critique, une conception faible des caractères originaux et vrais, un style déjà trop savant ; mais de nombreux matériaux préparés pour la science : de grandes traditions d'éloquence, l'éducation politique, un art consommé, la liberté d'être sincère. Ajoutez à cela une circonstance à laquelle il doit peut-être la grandeur calme de son style, l'aspect de Rome souveraine et paisible, telle que l'avait faite Auguste, celle que Virgile appelait « la merveille de l'univers. » Dans cette ville immense à qui les nations bâtissaient des temples, parmi ce peuple de statues et tous ces monuments de victoire, un Romain pouvait voir se lever la grande image de la patrie et égaler par son éloquence la majesté du peuple romain.

TITE-LIVE, UN HISTORIEN IMPARFAIT

Mais l'éloquence ne suffit pas pour faire un bon historien ; la première qualité est le sens critique. En lisant les « Décades », nous reconnaissons dans la critique de Tite-Live les mérites que donnent l'honnêteté, l'amour de la patrie et le génie oratoire, c'est-à-dire le soin de ne rien avancer sans preuve et d'amasser des documents importants et nombreux, la volonté d'être juge intègre, l'habitude de confesser ses ignorances, la précaution de confronter les auteurs, le choix prudent des témoignages, le sens exact de la vérité générale, des traditions poétiques, de la grandeur romaine, des mœurs plus récentes, sinon de la vérité locale et de la barbarie primitive, du génie romain tout entier et de tous les âges de Rome. « Malheureusement l'auteur des « Décades » n'a que le goût de la vérité absolue, dit M. Taine, il n'en a pas la passion » ; aussi peut-on lui reprocher de ne pas toujours recourir aux documents originaux ; dans les premiers siècles, les récits contemporains sont négligés; une partialité involontaire pour Rome et les patriciens; sur les annalistes à consulter, presque aucune recherche ; les événements saillants mieux compris que les changements lents et vastes ; nulle idée de la barbarie antique, nulle étude, sinon par accident, de ce qui n'est pas une bataille, un décret du sénat, une querelle du forum : tels sont ses principaux défauts. L'historien doit être philosophe et ne rassembler des faits que pour trouver des lois; on chercherait en vain l'ombre de cette préoccupation dans les « Décades ». « S'appliquant à faire parler des personnages et à louer de belles actions, Tite-Live ne montre les causes qu'en passant; il en omet plusieurs, il range mal les faits, il ne sait pas choisir entre eux, il fait moins une histoire qu'un recueil de matériaux et de morceaux d'éloquence. » Il rencontre tous les faits généraux qu'on peut trouver quand on n'en cherche pas. Il a vu les causes, mais par rencontre, et en allant ailleurs. Au moins pour l'honneur de Rome, il aurait dû montrer la sage disposition de ses entreprises et la fatalité divine de sa domination. Que n'a-t-il changé une narration éloquente de faits mal liés en un système de lois régulières et d'événements expliqués ! Quand on raconte toutes les prises de villes, toutes les marches, toutes les batailles, on est tenu de les comprendre. « C'est fausser les événements, dit M. Taine, que de changer en jeux du hasard les calculs de la réflexion. Ici, comme ailleurs, les faits ne valent pas la pensée qu'ils révèlent, et c'est leur ôter l'âme que d'omettre leurs raisons. Tite-Live eût-il pu les connaître, lui qui s'inquiétait si peu de la géographie et qui ne décrit qu'une seule fois, à propos de la Bretagne, les pays où il conduit la guerre ? Il n'y a touché que par hasard et pour remplir ses discours. Par la même raison il a laissé obscure la politique du sénat. Il a cité les décisions sans montrer les maximes ; il a marqué les fondations de colonies et les conditions des traités, sans en rechercher les motifs ni les effets. Comment le ferait-il, étant aussi peu politique que tacticien, aussi peu attentif à la constitution des Etats qu'à la géographie des pays ? A plus forte raison, il n'a pas expliqué les changements qu'il n'a pas rapportés. Lorsqu'il s'agit de droit, de littérature, de science, de commerce, d'industrie, de mœurs domestiques, les lois, chez lui, comme les faits, manquent.

Et pourtant tout contribue à chaque événement ; chacun d'eux tient aux autres par mille chaînes invisibles ; pour le comprendre, il faut voir agir toutes ces causes éparses, ouvriers innombrables, qui travaillent sourdement et tissent la trame infinie de l’histoire. La vérité est qu'après avoir lu Tite-Live il reste à étudier chez lui et ailleurs le climat, le sol, les institutions, le plan de conduite des différents peuples et bien d'autres choses. On connaît par ses discours certains intérêts et certaines passions dominantes, mais rien de plus, et on juge l'auteur plus admirable qu'instructif.

Le même défaut accumule les détails inutiles et laisse dans l'ombre les faits importants. Les événements doivent être pesés et non comptés. Mais ce n'est pas une raison pour rejeter le récit de Tite-Live, comme l'a tait Beaufort, ou prétendre le corriger, à l'exemple de Niebuhr. Machiavel l'a mieux traité en lui demandant des conseils pratiques, et Montesquieu l'a complété en donnant la philosophie de son histoire. Citer de tels commentateurs, n'est-ce pas faire le plus bel éloge de Tite-Live ? Agir en vue d'un intérêt personnel, et partant organiser des moyens, tel est le trait dominant de l'histoire et du génie de Rome. C'est pourquoi son esprit est la réflexion qui calcule, non l'invention poétique ou la spéculation philosophique, et son caractère consiste dans la volonté raisonnée, non dans les sentiments et les affections. C'est grâce à cet esprit que le sénat réunit par la force le monde alors connu en un empire organisé sous la domination d'une ville maîtresse. Beaufort, Niebuhr, Machiavel et Montesquieu ont fait ressortir cet important point de vue laissé dans l'ombre par l'auteur des « Décades », mais « les premiers auteurs sont les pères de la science, dit M. Taine, et le seul Tite-Live a fait plus pour l'histoire de Rome que tous ceux qui ont voulu le redresser. »

TITE-LIVE, ENTRE HISTOIRE ET ROMANCE

Leurs efforts ont cependant produit un bon résultat; par ce qu'ils ont tenté d'ajouter à Tite-Live, on sent ce qui lui manque. C'est surtout dans la peinture des caractères qu'on le remarque. Le plus beau de ses portraits est celui du peuple romain. Chaque discours, chaque narration oratoire le précise et le complète, et l'on voit que Tite-Live ne l'a pas tiré des anciens auteurs, mais de lui-même. Il ressort en relief, mais on sent le souffle de l'historien derrière lui. Quant aux portraits particuliers, ils laissent à désirer sous le même rapport. L'auteur aurait dû choisir des détails plus particuliers et plus sensibles; ses personnages ne sont ni assez vrais ni assez visibles ; ils restent dans un demi-nuage, à demi évoqués et ressuscites, manquant de relief et d'expression, tous coulés dans le même moule.

Tite-Live peint plutôt des qualités que des personnages, et, s'il marque leur passion dominante, il en omet les causes et les effets. Il ne l'explique point par les circonstances qui l'ont développée, et néglige de tirer des conséquences. S il fait parler un personnage, il songe à la cause plutôt qu'à l'orateur et rend le plaidoyer moins naturel que parfait; il adoucit les rudesses, corrige les négligences, efface le laid, le bas, le mesquin, l'excessif, et cache la vérité sous l'éloquence. Les êtres ainsi recomposés sont trop beaux pour être réels ; l'auteur paraît encore derrière ses vagues figures, et, dans cette longue galerie, le portrait de Tite-Live est le plus précis et le plus complet. Dans les narrations, c'est encore Tite-Live qui tient la première place. Il combat de cœur avec ses personnages; il croit, comme eux, qu'il porte dans ses mains l'honneur de Rome et triomphe dans son récit comme sur un champ de bataille. Mais sa partialité fausse les faits comme les mœurs. Il cherche toujours à justifier les Romains, n'avoue leurs fautes que lorsqu'elles ne sauraient être contestées, et encore tente-t-il de les pallier. C'est trop de vertus et de victoires, et l'on voudrait en des hommes moins de perfection et de bonheur. « Pendant dix livres, remarque M. Taine, on traverse une galerie de grands hommes, un peu orgueilleux peut-être, mais tous orateurs, philosophes, héros. Ce sont d'utiles exemples, soit; mais, au risque de scandale, on se souvient volontiers que ces sages faisaient métier de l'usure, qu'ils étaient conquérants par maxime, c'est-à-dire voleurs par institution, qu'ils passaient le jour à expliquer des formules de procédure, à observer le vol du corbeau, à inventer des chicanes publiques et privées pour piller leurs voisins. On juge encore, sans pour cela être niveleur, que Tite-Live est prévenu contre les plébéiens. Un homme si juste n'eût point dû appeler révoltes des demandes équitables. Est-il vrai que les lois agraires fussent un poison dont les tribuns enivraient le peuple ? Les plébéiens avaient droit de ne pas mourir de faim devant les terres acquises à l'Etat par leur sang et leurs dangers. » En tenant compte de la justesse de cette critique, on ne peut s'empêcher d'admirer les vives couleurs de la narration de Tite-Live, son merveilleux talent comme peintre, bien que souvent ses narrations soient trop oratoires, trop semblables, et renferment trop de lieux communs. L'auteur cède avec une facilité regrettable au plaisir de développer les faits pour les orner; en un mot, il écrit plutôt une narration qu'une histoire. La monotonie diminue l'intérêt. Tite-Live abuse des enfants qui pleurent, des femmes qui, en gémissant, s'attachent à leurs maris, des temples des dieux renversés, des tombeaux des ancêtres violés. Il a encore le défaut de prouver plutôt que de raconter. Il veut non qu'on connaisse ses héros, mais qu'on les admire ; il n'expose pas leurs actions, il les exalte. Voyez cet exorde de la bataille de Zama : « Le lendemain, pour décider cette querelle, s'avancent les deux plus braves armées et les deux plus grands génies guerriers des deux plus puissants peuples de la terre, devant ce jour-là mettre le comble à tant de gloire acquise ou la renverser. » — « Cette magnificence de langage, dit M. Taine, est d'une oraison funèbre. Tite-Live emporte l'admiration de haute lutte, à coups redoublés d'épithètes ; il ferait mieux de la laisser naître. Ce luxe de style met en défiance; nous voulons voir, non être éblouis. Les faits qu'on nous montre ainsi ne sont plus intacts ; transformés dans la pensée de l’auteur, ils en portent la marque. Il valait mieux les laisser purs dans leur nudité native, que de les parer de tout cet éclat. » Mais cet éclat lui-même est le plus puissant moyen de séduction de l'auteur. C'est un coloriste sans pareil. Il apporte dans sa narration le plus noble mérite, le talent d'animer et de lier toutes les parties du récit pour atteindre son but: la conviction. La riche imagination oratoire de Tite-Live coule à pleins bords, comme un grand fleuve, d'un élan irrésistible et singulier. Ce qui fait l'intérêt des « Décades », c’est que l'historien a mis ses personnages en action, avec leurs sentiments, leurs caractères et leur langage.

Les discours forment le fond des « Décades ». C'est là qu'on peut admirer le talent de Tite- Live sous sa plus brillante face. « On serait tenté de croire, écrit M. Taine dans son « Essai », puisque le génie de Tite-Live est tout oratoire, que tous ses discours sont parfaits. Quelques-uns d'entre eux sont cependant imparfaits, parce qu'il conserve toujours et partout le génie oratoire. C'est que l’éloquence n'est pas le drame, ni toute parole une harangue. Faire un discours, c'est distribuer exactement un sujet en ses parties, appuyer chaque raison principale sur un grand nombre de preuves secondaires, unir les arguments par des transitions régulières, annoncer la conclusion dans l'exorde, réunir toutes les preuves dans la péroraison. L'expression de la passion, brève et brusque, ne souffre ni ces liaisons ni ce développements. On ne s'occupe guère à décomposer ni à ordonner son sentiment ou sa pensée dans l'élan de l'action ou dans l'angoisse de la douleur. Des cris, des larmes, des mots entrecoupés, des phrases inachevées; des attitudes violentes, voilà nos raisonnements et notre langage. Tel n'est pas celui des personnages de Tite-Live ; les passions vivantes entrent dans son esprit, y prennent la forme oratoire ; les voilà classées en arguments, accompagnées d'explications, soutenues par des expressions choisies. Elles gardent leurs forces, mais elles perdent leur figure ; un homme hors de soi ne trouve pas ces dispositions savantes. Or l'histoire est une œuvre de vérité encore plus qu'une œuvre d'art; elle doit ressembler, non à la tragédie mais au drame, et faire parler les personnages en hommes, non en grands écrivains. » Tite-Live, installé dans son cabinet, oublie qu'il doit être à la tribune, dans un camp ou sur un champ de bataille. Il ne tient aucun compte des auditeurs: les siens sont dociles, disciplinés, raisonnables à l'excès ; ils laissent trop complaisamment l'orateur leur imposer l'ordre de ses raisonnements et le développement de sa passion ; ou plutôt dans la harangue on démêle deux hommes, Tite-Live et le personnage ancien. L'exposé des raisons est de Tite-Live ; le débit, du personnage. L'un prête ses idées, l'autre sa parole, et le discours ordinairement est un mélange invraisemblable et très-beau. Le personnage parle comme un livre et sa tirade, excellente en soi, manque au moment où elle est faite, de naturel et de vérité. Ce n'est plus un orateur, c'est un artisan de style. Personne cependant, pas même Cicéron, n'a mieux possédé les deux grands talents oratoires, l'art de développer une idée et le don de manier les passions pour amener la persuasion. Obligé de resserrer ses raisons, Tite-Live ne tombe jamais en des développements excessifs ; il reste dans une mesure parfaite, évitant à la fois l'abondance et la concision extrêmes, qui fatiguent également. A chaque instant, chez lui, le raisonnement devient une peinture, et les « Décades » sont un recueil de toutes les passions humaines, tandis que leur auteur est l'avocat de toutes les causes.

ÉLOGES ET ADMIRATION

« Des phrases claires, naturelles, variées, agréables, parfois un peu trop amples; des mots simples et vivants, ni abstraits, ni techniques, ni antiques, tous de la langue usuelle et moderne, que chacun entend, mais qui ôtent un peu de relief au récit ; des expressions magnifiques, éclatantes, audacieuses, d'une entraînante éloquence, tel est le style de Tite-Live, toujours simple et naturel, bien que trop souvent périodique. » C'est un fleuve majestueux qui roule tranquillement ses eaux ; on se laisse aller à ce grand courant sans ennui ni fatigue, tant le mouvement est aisé et puissant, tant on sent bien qu'on ne pourrait le précipiter ni le ralentir sans lui ôter de sa force, ou de sa douceur, ou de sa majesté. « Néanmoins, répétons-le avec M. Taine, quand arrive le torrent de la passion, elle couvre le style d'expressions splendides et superbes, parure de diamants sur la pourpre de son manteau. »

Ce style, pour lequel nous sommes remplis d'admiration, n'avait pas trouvé grâce devant les puristes du siècle d'Auguste, et Pollion reproche à Tite-Live sa patavinité. Entendait-il par là la couleur poétique de ce style, ou un ton légèrement déclamatoire, ou l'emploi de certaines locutions sentant la province ? Nous ne sommes plus, de nos jours, assez fins connaisseurs en fait de latinité pour décider la question. L'idée mère de son histoire n'appartient pas à Tite-Live. Elle lui fut suggérée par les travaux de Polybe, que d'ailleurs il suit en tout et traduit même presque textuellement dans le XXle livre des « Décades ».On l'a accusé d'ingratitude à ce sujet, car il ne le nomme même pas, et le bon Rollin est le seul qui ait tenté de l'excuser, en supposant que peut-être faisait-il son éloge dans les livres que nous ne connaissons pas. Les anciens ne l'en estimaient pas moins, et tous s'accordent à le louer. Cicéron et Quintilien le préfèrent à Hérodote. Pline le Jeune rapporte qu'un habitant de Gadès vint exprès à Rome pour le voir et reprit aussitôt après la route de l'Espagne. Sa renommée ne brilla pas d'un éclat moins vif chez les modernes. Il fut une époque où les princes italiens échangeaient les « Décades » contre des avantages matériels dans des traités de paix. Henri IV disait qu'il donnerait une province par livre des « Décades » qu'on lui découvrirait. Que de messes il eût entendues pour l'ouvrage complet ! Les souverains ne tinrent cependant pas toujours Tite-Live en odeur de sainteté, et, comme les tyrans craignent toujours la lumière, Domitien fit anéantir le plus qu'il put d'exemplaires des « Décades », et il punissait comme s'ils eussent été coupables d'un crime les possesseurs de ce chef-d’œuvre. C'est sans doute à ce stupide vandalisme qu'il faut attribuer les pertes qu'il a subies. On a prétendu que les Arabes en possédaient une traduction entière, mais jusqu'ici rien n'a justifié cette allégation, et nous en sommes réduits à admirer ce qui nous reste, comme le voyageur juge de la splendeur passée du Colisée en contemplant ses admirables ruines.

 

 

Source : Grand Dictionnaire Universel du XIXe siècle par Pierre Larousse, Tome VI, Paris, Administration du grand dictionnaire universel, 1866, pp. 203-204 

 

Biographie

Tite-Live est un historien et écrivain de la Rome antique, principalement connu pour avoir synthétisé le travail des historiens romains qui l’avaient précédé. Né en 50 av. J.-C. dans une famille de bonne condition à Padoue dans le nord de l’Italie, il vint à Rome à 24 ans pour y recevoir l’enseignement des rhéteurs et des philosophes. Son œuvre majeure est « Ab Urbe Condita », l’histoire de Rome depuis sa fondation par Romulus jusqu’à la mort de Drusus en 9 av. J.C., racontée à travers 142 livres. Alors qu’un tiers de ces derniers sont parfaitement intacts, les autres ne nous sont parvenus que sous la forme de fragments et de résumés, appelés « Epitomé ». Si l’on en croit Sénèque, Tite-Live aurait également travaillé sur une multitude de dialogues et de traités philosophiques, mais ils ...

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Biographie

Tite-Live est un historien et écrivain de la Rome antique, principalement connu pour avoir synthétisé le travail des historiens romains qui l’avaient précédé. Né en 50 av. J.-C. dans une famille de bonne condition à Padoue dans le nord de l’Italie, il vint à Rome à 24 ans pour y recevoir l’enseignement des rhéteurs et des philosophes. Son œuvre majeure est « Ab Urbe Condita », l’histoire de Rome depuis sa fondation par Romulus jusqu’à la mort de Drusus en 9 av. J.C., racontée à travers 142 livres. Alors qu’un tiers de ces derniers sont parfaitement intacts, les autres ne nous sont parvenus que sous la forme de fragments et de résumés, appelés « Epitomé ». Si l’on en croit Sénèque, Tite-Live aurait également travaillé sur une multitude de dialogues et de traités philosophiques, mais ils ont vraisemblablement tous disparus. Proche de l’Empereur Auguste, qui lui confia l’éducation du futur Empereur Claude, il meurt en 17 ap. J.-C..


Informations sur l'ouvrage

Nom Oeuvres de Tite-Live : histoire romaine avec la traduction en français. Tome 1 / publiées sous la direction de M. Nisard, ...
Auteur Tite-Live (0059? av. J.-C.-0017)
Biographie Tite-Live est un historien et écrivain de la Rome antique, principalement connu pour avoir synthétisé le travail des historiens romains qui l’avaient précédé. Né en 50 av. J.-C. dans une famille de bonne condition à Padoue dans le nord de l’Italie, il vint à Rome à 24 ans pour y recevoir l’enseignement des rhéteurs et des philosophes. Son œuvre majeure est « Ab Urbe Condita », l’histoire de Rome depuis sa fondation par Romulus jusqu’à la mort de Drusus en 9 av. J.C., racontée à travers 142 livres. Alors qu’un tiers de ces derniers sont parfaitement intacts, les autres ne nous sont parvenus que sous la forme de fragments et de résumés, appelés « Epitomé ». Si l’on en croit Sénèque, Tite-Live aurait également travaillé sur une multitude de dialogues et de traités philosophiques, mais ils ont vraisemblablement tous disparus. Proche de l’Empereur Auguste, qui lui confia l’éducation du futur Empereur Claude, il meurt en 17 ap. J.-C..
Date de publication 1 janv. 1839
Siècle XIX
Éditeur Firmin Didot frères, fils et Cie (Paris)
Langue Français
Source Bibliothèque nationale de France
Thème Littérature

Impression : Doc carré collé - papier bouffant 80g - couverture ivoire texturée - Noir & Blanc

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